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CHAMPIONNAT SUISSE D’ORTHOGRAPHE
Demi-finale
du 1 mai 2004 au Salon du Livre,
Genève LA REBELLE Le constat de ses lacunes l’avait vexée jusqu’au tréfonds. Quel cauchemar, ce texte! Agrippée à des connaissances qu’elle eût souhaitées moins vacillantes, elle sentait qu’elle perdait pied; son espoir de coup d’essai victorieux s’évanouissait et elle ressassait son dépit. Les cuistreries de ce paltoquet la rendaient cramoisie d’indignation et un flot de mauvaises pensées l’assaillaient. Quel fâcheux apogée ne venait-on pas d’atteindre? Des amies bien intentionnées, concurrentes l’année précédente, l’avaient pourtant mise en garde: elles s’étaient juré de ne plus y participer après avoir, disaient-elles, vécu l’enfer. Elle avait fait fi de leur(s) conseil(s), car jamais elle n’aurait cru que l’on pût parvenir à un tel degré de perversité, une sorte d’acmé dans la cruauté. Elle s’était attendue à tout, mais là, les bras lui en tombaient. Tout la révulsait, le sujet, le vocabulaire, le style, le style surtout, qui se voulait plein d’afféterie et qui n’était que boursouflure: un style de Chateaubriand de banlieue. Dans quelle(s) circonvolution(s) de cerveau malade cet amphigouri était-il né? Hormis quelque écrivaillon dégénéré, qui pouvait produire une telle concentration de bizarreries? Quel plaisir pouvait-on éprouver à torturer ainsi des concurrents érudits certes, mais sans défense? Elle croyait l’entendre ricaner pendant la rédaction de cette chose innommable, voire s’esclaffer en se gaussant par avance de sa mine déconfite et de son désarroi et en imaginant les contresens qu’elle serait amenée à commettre immanquablement. Elle secouait la tête, toute hérissée, toute courroucée, pour prendre à témoin(s) ses compagnons d’infortune qui, cois, lui répondaient par des mimiques sibyllines, alors qu’il eût fallu se dresser hardiment, clamer son exaspération et déployer à l’envi des banderoles vengeresses appelant à courir sus à cet individu dont la prose la plongeait dans les affres de l’humiliation. Avec quel plaisir elle l’aurait agoni, elle qui s’était promis aussi de ne pas reculer devant un scandale public. Elle imagina même - et cela l’égaya un bref instant- cette austère et docte assemblée soudain mue par un esprit de révolte et, dans une empoignade générale entre partisans et adversaires, se mettre à échanger ramponneaux et autres horions. Début de la dictée des juniors Elle se voyait déjà, pasionaria enflammée, entrer en croisade contre ce type d’épreuves et parcourir la francophonie pour y appeler à leur boycottage. Et pourquoi n’embrasserait-elle pas la cause révolutionnaire de l’écriture phonétique? Pourquoi n’entonnerait-elle pas la carmagnole devant le cadavre de règles arbitraires, obsolètes et élitistes? Pourquoi idolâtrerait-elle des étymologies momifiées? Les bastilles sont faites pour être prises, n’en déplaise aux tenants pusillanimes du statu quo. Démanteler la grammaire, disloquer la syntaxe, démolir le lexique et briser les carcans:bref, faire des pieds de nez à l’Académie et la nique au(x) dictionnaire(s), voilà son programme! Elle s’y consacrerait tout entière et elle créerait ainsi, sous les vivats des vrais amoureux du français, une langue tout autre avec des aires de liberté grâce auxquelles le génie bâillonné qui gît en chacun pourrait enfin s’exprimer sans entraves. La perspective de faire des papillotes avec les Larousse, les Robert et les Grevisse la fit frissonner de bonheur. Tout à coup, les haut-parleurs se turent. La relecture de la dictée était terminée. Un surveillant s’approcha. Notre rebelle hésita, puis résignée, elle lui tendit sa copie avec un grand sourire. Texte de F. KLOTZ avec la
caution du jury présidé par P. MAYORAZ autres
variantes admises 1) boursoufflure 3) passionaria 5) assaillait 2) Carmagnole 4) entrave 6) affèterie
Notes de correction. Nous avons accepté :
Assaillait ou assaillaient Leurs conseil ou leurs conseils Quelle circonvolution ou quelles circonvolutions à témoin ou à témoins Passionaria ou pasionaria Carmagnole ou carmagnole Au dictionnaire, au Dictionnaire, aux dictionnaires
Mais notre clémence s'est arrêtée là. En effet nous avons décidé de conserver aires de liberté dans le sens se place, lieu de liberté. Le contexte le justifie comme l'ont d'ailleurs pensé la majorité des candidats.
On nous avait suggéré de remplacer aires par parfums pour préconiser l'orthographe "airs". Il nous semble que le sens de "parfums grâce auxquels on pourrait enfin s'exprimer sans entraves" est extrêmement restrictif. La pensée de l'auteur fait aussi partie des difficultés de la dictée.
La faute de sens la plus communément commise concerne les amies bien intentionnées. Plus de la moitié des candidats n'ont pas compris que c'étaient elles qui s'étaient juré... Et non la rebelle. Tréfonds, sibylline, cois en ont fait souffrir beaucoup sans parler des traits d'union et autre majuscules traîtresses. Notons pour finir un joli pâle toquet. Bonne chance aux candidats sélectionnés pour la finale de Chamoson. Ils recevront une convocation personnelle.
Pour le jury Pierre Mayoraz
Classement
Adultes : 1. Jacqueline Werren et Guy Deschamps 2 et 1/2 fautes. Excellent! 3. Daniel Fattore, Eveline Jacques et Antoine Saucy 5 fautes. Voilà qui promet pour la finale.
Juniors : 1. Celia Darbellay 41/2 fautes. 2. Stéphanie Strehle 5 fautes. 3. Frédéic Nussbaum 61/2 fautes. 4. Stéphane Combe 8 fautes. 5. Côme Vuille 81/2 fautes.
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